André Gide et Marc Allégret réalisent leur voyage dans ce qu’on appelle l’Afrique équatoriale française de juillet 1925 à mai 1926. Pour effectuer leur circuit, les deux hommes emploient un grand nombre de porteurs, dont des listes manuscrites ont conservé la trace.
Par Fabien Dubosson
Différents moyens de transport s’offrent à l’écrivain et à son compagnon pour se déplacer durant leur voyage : embarcations diverses pour remonter les cours d’eau, ou plus rarement la voiture sur certains tronçons carrossables. Mais une bonne partie du voyage s’effectue à pied, avec l’aide de porteurs autochtones, qui se relaient d’une étape à l’autre pour porter le matériel, et parfois les hommes. Leur emploi paraît inévitable lorsque l’expédition s’enfonce dans des régions reculées, où les autres moyens font défaut.

Les listes des porteurs conservées dans le Fonds Gide des Archives littéraires suisses donnent précisément à voir les conditions concrètes de l’expédition, qui n’a rien d’un périple solitaire. Elles mettent au contraire en évidence toute la logistique sur laquelle l’expédition repose : à chaque étape, il faut en moyenne 70 à 90 porteurs pour assurer le transport du matériel. On y reconnaît aussi les noms des localités traversées, dans l’actuel Cameroun, et qui ponctuent le trajet du retour : Léré, Reï Bouba, N’Gaoundéré, Tibati. Les documents gardent trace surtout des sommes versées aux porteurs à la fin de chacune de ces étapes. Les tarifs varient d’une zone à l’autre, mais ils s’élèvent ici à 1,75 frs. par personne et par jour, avec 0,5 fr. pour les frais de retour. Un «matabiche» (pourboire) vient souvent arrondir la somme due.
Avant son départ, Gide a obtenu du Ministère des Colonies une «mission officielle», qui lui donne droit à la mise à disposition de ces porteurs, recrutés sur place. Mais si cet usage semble aller de soi dans un premier temps, le journal de l’écrivain montre quels problèmes de conscience il soulève par la suite chez lui. Car ces listes ne rappellent pas seulement les impedimenta du voyage : elles témoignent aussi, très concrètement, du statut de ces hommes et de la dureté de la tâche à laquelle ils sont soumis. Gide en dénoncera les abus dans son journal publié («Le Voyage au Congo», «Le Retour du Tchad»), alors que le portage semble la norme indiscutée parmi les colons. Cela ne l’empêche pas de se voir lui aussi, bon gré mal gré, y participer, même si son corps subit, comme ceux de ses compagnons, la chaleur, la soif, la maladie.
Sa mauvaise conscience transparaît dans ses notes, quand il évoque les problèmes posés par l’usage systématique du portage : il y a l’épuisement de certains porteurs, avec des charges de 20 à 25 kilos, pour des étapes de 30 kilomètres en moyenne ; les risques de famine dans les villages, quand les hommes sont réquisitionnés en période de récolte ; les pratiques de paiements différentes, et parfois iniques, selon les zones administratives. Enfin, la présence des «tipoyeurs» – qui portent le voyageur blanc dans un «tipoye» (chaise à porteur rudimentaire) – pose un cas de conscience à l’écrivain, qui essaie le plus souvent de s’en passer. Ces contraintes ne vont pas sans influer sur sa perception même du voyage : «Cette question du portage, et même celle des tipoyeurs, me gâte le voyage ; tout le long de la route je ne puis cesser d’y penser.» Il va même jusqu’à évoquer une forme d’esclavage : «Esclavage provisoire, je le veux bien ; mais esclavage tout de même.»
Dans des pages plus tardives de son journal, Gide semblera mettre en sourdine cette culpabilité, en justifiant le portage comme seul moyen de transport possible dans certaines régions. La conservation des listes manuscrites dans ses archives rappelle toutefois que ce moyen n’avait rien d’anodin : derrière les chiffres du voyage, Gide avait conscience qu’il y avait aussi des hommes bien vivants dont ces feuillets manuscrits pourraient maintenir, à travers le temps, les noms oubliés.
André Gide (1869–1951) est une des figures littéraires majeures des lettres françaises du XXe siècle. Romancier, dramaturge et essayiste, il s’est illustré aussi, entre les deux guerres, par ses voyages au Congo et en URSS, et ses prises de position à la fois morales et politiques. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1947.
Dernière modification 03.12.2025