Blaise Cendrars

Cendrars et l’avant-garde à travers ses livres dédicacés

Par Fabien Dubosson et Vincent Yersin

Entre 1912 et le mitan des années 1920, Cendrars est l'un des acteurs et promoteurs majeurs de la modernité artistique. Durant cette période, il est ainsi en contact avec tous les grands représentants de l'avant-garde (d'Apollinaire à Cocteau), qui ne manquent pas de lui témoigner leur admiration et parfois leur amitié. On trouve des traces de ces relations, artistiquement fructueuses, dans les dédicaces des ouvrages qui composent la bibliothèque personnelle de Cendrars, déposée aux Archives littéraires suisses.

La dédicace forme un genre littéraire à part entière, certes mineur mais qui peut mobiliser, par-delà les formules convenues, une réelle inventivité. Le caractère privé de l'exercice autorise d'ailleurs des variations qui ont pour but de personnaliser l'envoi. Celui-ci peut chercher, dans sa simplicité, à témoigner d'une admiration sincère, comme celui que Breton inscrit sur son premier recueil de poèmes, Mont de piété : « affectueusement / à Blaise Cendrars / ces premiers poèmes ; / son ami / André Breton ». (Mont de piété [1913-1919], 1919). La sobriété peut être d'ailleurs lourde de sous-entendus, telle cette dédicace de Pierre Drieu la Rochelle qui vise à l'authenticité à travers sa propre négation : « À Blaise Cendrars / pas de dédicace / P. Drieu la Rochelle / mai 1920 » (Fond de cantine, 1920). Mais elle peut être, à l'inverse, beaucoup plus élaborée. Ainsi, Pierre Reverdy n'hésite pas à adresser à son dédicataire un poème entier, écrit de sa main sur la page de faux-titre de son recueil La Lucarne ovale, et qui joue sur le pseudonyme même de Cendrars (Cendrars/les cendres) : « Tu renaîtras de tes cendres / Et là / On reverra / Eternellement lui-même / Cendrars / Et mon ami / Toujours. / Pierre Reverdy » (La Lucarne ovale, 1916). Jacques Prévert offre même un dessin à Cendrars dans l'exemplaire de La pluie et le beau temps (1955) qu'il lui envoie : y sont représentés, bien entendu, soleil et pluie !

La dédicace peut enfin faire de l'œuvre un prolongement de dialogues amicaux bien réels. Chez Cocteau, elle se veut trace d'une amitié indéfectible : « à Blaise Cendrars / que j'admire que / j'aime et que j'ai toujours aimé sans / aucune ombre / Jean Cocteau / juin 1920 » (Poésies 1917-1920, 1920). Quant à Le Corbusier - natif comme Cendrars de La Chaux-de-Fonds -, il y remercie son compatriote d'une bouteille que ce dernier lui a offerte, et en profite pour faire allusion à leur passion commune de la « modernité » :

À Blaise Cendrars / ce livre qui, j'espère lui est encore inconnu (ce qui ne veut rien dire) / mais c'est surtout pour lui dire merci d'une bouteille / bue à sa santé, une santé / sincère. / Peut-être ce poète inné d'une / vie moderne présente, mais peut- / être davantage future, proche, imminente, trouvera-t-il joie / et liesse à voir des alignements / car l'alignement est appréciable. / Surtout auprès des bouteilles. C'est une preuve que l'homme agit. Voilà! / en tout amitié / [signature : Jeanneret] // au Tremblay sur Mauldre / ce 17 juillet 1926. (Urbanisme, 1924)

On aurait pu attendre que Cendrars fasse la pareille avec ces admirateurs qui lui envoient si amicalement leurs ouvrages. C'est sans doute le cas dans les livres qui leur sont directement adressés. Mais il se trouve que Cendrars est aussi familier de ce que l'on pourrait appeler la « contre-dédicace », et qu'il pratique aussi bien dans ses carnets intimes que dans les entretiens publics du début des années 1950. Entre pairs, l'amitié s'y mue en médisance, en moquerie, en aveu d'incompatibilité d'humeur. Les cadets en littérature font aussi les frais de ce fiel cendrarsien. Voici comment est qualifié, par exemple, André Breton : « [...] le vavassal André Breton, qui portait déjà cet air ubuesque de grand homme de province à qui, un jour, la patrie SERAIT reconnaissante et qui n'a jamais pu se libérer de cette grossesse nerveuse de gloire anthume [...]. » (Blaise Cendrars vous parle, 1952). Cocteau est moqué pour sa « moumoute cabalistique » : « ...il l'a décolorée et [...] cette mèche de mulâtre voltairien tire sur le rouge brique et [...] l'on ne voit plus qu'elle aujourd'hui, ce qui me rend tout triste quand je rencontre le prince charmant de Paris, comme si Jean portait un nœud de crêpe à son esprit, un deuil qui sent le roussi. » (Bourlinguer, 1948) On le voit, la contre-dédicace semble tout aussi inventive que son avers louangeur. Elle témoigne en tout cas de la verve créative de Cendrars - et des bienfaits littéraires de la méchanceté.

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