Passim 37: Incognito
Passim 37 consacre son dossier au phénomène de la pseudonymie en littérature.
La part de secret qui entoure l’usage d’un pseudonyme empêche d’avoir une estimation chiffrée du phénomène. Mais la profusion des exemples (de Voltaire à Volodine) de même que les nombreuses études monographiques consacrées à des cas célèbres (à commencer par «Stendhal pseudonyme» de Starobinski en 1951) témoignent de l’ampleur de cette pratique qui consiste à signer ses œuvres par un nom d’emprunt.
Les modifications apportées au nom d’état civil sont parfois (très) modestes – pensons à Pierre Charles Jean Jouve qui supprime son deuxième prénom, ou à S.(téphanie) Corinna Bille qui a accolé à son nom une référence au village de sa mère ; mais les changements peuvent être radicaux, au point de faire oublier le nom de baptême d’un écrivain comme Blaise Cendrars (Frédéric Louis Sauser). Les utilisations varient aussi considérablement.
Certains emploient un pseudonyme «à usage unique» pour faire leur entrée en littérature. D’autres réservent leur pseudonyme à des genres particuliers (la traduction, le théâtre, la critique) ou à des circonstances précises. Cornélius Heym les multiplie (Georges Arès, Stéphane Hémon), alors qu’Alice Golay se montre fidèle toute sa vie au nom d’une commune du Lavaux, «Rivaz», qu’elle adopte pour son premier roman.
Le choix d’un «autre» nom permet souvent de distinguer personne et persona, d’établir une séparation entre sphère privée (de l’individu) et vie publique (de l’écrivain). Si l’on associe souvent pseudonymie et dissimulation, le pseudonyme participe aussi à la création d’une identité nouvelle qui s’affranchit des contraintes sociales liées à une origine, un genre, un héritage culturel.
Dans les études sur la pseudonymie, les archives littéraires ont un rôle à jouer : elles permettent entre autres de retracer la genèse de certains noms «choisis» ou de documenter les processus d’officialisation du pseudonyme. On peut aussi suivre, comme le propose David Martens dans son article (pages 8-9), le glissement de l’usage d’une signature d’abord destinée à la sphère publique vers des domaines plus privés (comme la correspondance) ou administratifs (les contrats, les papiers officiels). Enfin, les archives peuvent documenter les noms de plume abandonnés en cours de route, voire révéler des pseudonymes longtemps restés secrets…
