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Publié le 20 octobre 2026

Un double héritage : Friedrich Staub et la Bibliothèque nationale suisse

La Bibliothèque nationale suisse, fondée en 1895, abrite dans ses fonds une collection privée qui fait pleinement écho à la mission de cette institution, mais dont la portée dépasse largement ce cadre. Son propriétaire, le Zurichois Friedrich Staub, connu pour être le fondateur du «Schweizerisches Idiotikon», a non seulement constitué une vaste collection d’Helvetica imprimés, mais il a également été à l’origine de la création de la BN, qu’il tenait à voir désignée comme la «Bibliothèque centrale de la littérature suisse».

Par Dr. Isabelle Kirgus

Cette photographie anonyme, datant d’environ 1880, est un portrait en buste de Friedrich Staub.

Friedrich Staub, un passionné de langues

Friedrich Staub (1826-1896), dont on commémore cette année le bicentenaire de la naissance, est originaire de la commune de Männedorf, sur la Goldküste zurichoise. Issu d’une famille aisée de fabricants, il étudie l’histoire et la philologie à Zurich et à Bonn. Très tôt, il se passionne pour la culture et l’histoire suisses, et tout particulièrement pour le suisse allemand. Après avoir enseigné pendant de nombreuses années dans un internat privé, Staub est employé de 1871 à 1887 à la bibliothèque municipale de Zurich, aujourd’hui appelée Bibliothèque centrale. Sa passion pour l’imprimé et pour la langue suisse le conduit (en collaboration avec le linguiste suisse Ludwig Tobler, 1827-1895) à lancer en 1862 le «Glossaire des dialectes de la Suisse alémanique». Ce projet, une entreprise lexicographique visant à répertorier le vocabulaire des dialectes suisses, se poursuit encore aujourd’hui. Staub en fut le rédacteur en chef et a mené à bien la publication des quatre premiers volumes avant sa mort.

Regroupement de tous les documents écrits et illustrés consacrés à la Suisse

C’est le travail de fond mené sur le dictionnaire qui permet à Friedrich Staub de prendre conscience d’une difficulté : il s’aperçoit que la recherche de sources permettant d’étayer l’existence de mots suisses allemands et de leurs variantes régionales s’avère fastidieuse, et il en conclut qu’il y a en Suisse un manque dans ce domaine. En effet, même plusieurs décennies après la fondation en 1848 de l’État fédéral, les écrits sur la Suisse ‒ quand ils existent ‒ restent dispersés à travers tout le pays. Ainsi, quelques années avant sa mort, dans une lettre adressée au conseiller fédéral en charge de l’intérieur, Carl Schenk (1823-1895), Friedrich Staub insiste sur la nécessité de créer une «Bibliothèque centrale de la littérature suisse» (4 mars 1891). Il y évoque en outre la mission de collecte que cette institution devra remplir : outre la littérature nationale et étrangère traitant «de notre peuple et de notre pays», Staub souligne la nécessité de tenir compte des «représentations artistiques». Il entend par là des œuvres d’art imprimées dépeignant la Suisse et ses habitants, c’est-à-dire des vues de lieux et de paysages, des portraits, mais aussi des représentations de coutumes ou d’événements historiques. Il considère que l’impact de ces représentations iconographiques viendra compléter celui des documents écrits. Il estime notamment que l’étude conjointe de textes et d’images portant sur un même thème constitue une base idéale pour la recherche scientifique sur la Suisse.

Le Conseil fédéral soumet cette requête privée à la Commission centrale pour la bibliographie suisse afin qu’elle l’examine. En mars 1892, la commission recommande : «Que la Confédération confie à la Bibliothèque centrale fédérale la mission de rassembler l’ensemble des imprimés paraissant en Suisse, y compris les illustrations de toute nature, les partitions musicales, etc., et qu’elle mette à sa disposition, à cette fin, un personnel suffisant.» (BAR, E 83 / 1000 / 1162). Fin 1894, un arrêté fédéral scelle l’initiative de Friedrich Staub. C’est ainsi que sont jetées les bases de la Bibliothèque nationale suisse.

Extrait de l’inventaire de 1898 comportant des mentions relatives à la collection Staub (photo : BN, Flurin Bertschinger)

Une collection qui prend beaucoup d’espace

Dans ses dernières années de vie, Friedrich Staub tient beaucoup à intégrer sa collection privée d’ouvrages sur la culture et la civilisation suisses, constituée au fil des décennies, à la Bibliothèque nationale suisse, en activité depuis 1895. La collection sert déjà de bibliothèque de travail à la rédaction du «Glossaire des dialectes de la Suisse alémanique». Friedrich Staub meurt un an après la fondation de l’institution qu’il a lui-même contribué à créer. Sa famille se charge alors d’exaucer son vœu : en décembre 1897, l’Assemblée fédérale approuve, sur proposition du Conseil fédéral, une enveloppe de 25 000 francs destinés à l’acquisition de la «collection de livres et d’estampes» de Staub pour la Bibliothèque nationale. Ce montant peut sembler très élevé, mais il s’agissait tout de même de l’achat de quelque 100 000 pièces ! À cette époque ‒ c’est-à-dire en 1898, au cours de la quatrième année d’activité de la bibliothèque ‒, le nombre total d’ouvrages acquis s’élève lui aussi à 100 000 exemplaires (rapport annuel de 1897). L’acquisition de la collection Staub entraîne donc un doublement du volume du fonds et, par conséquent, des difficultés importantes en termes de personnel pour son traitement, entrepris à partir de 1898. Par ailleurs, le premier site de la Bibliothèque nationale suisse, un appartement de quatre pièces situé au numéro 7 de la Christoffelgasse, à Berne, n’est pas conçu pour accueillir une croissance aussi rapide des fonds. Ce n’est qu’à l’automne 1900 que la situation s’améliore, lorsque l’institution emménage dans son premier bâtiment neuf à l’Archivstrasse, où se trouvent aujourd’hui les Archives fédérales suisses.

On voit quelques œuvres d’art graphique et quelques livres issus de la collection Staub, posés sur une table (photo : BN, Flurin Bertschinger).

Un trésor de textes et d’images

Outre les quelque 22 000 imprimés helvétiques (livres, brochures, revues, publications d’associations), acquisition justifiée pour une bibliothèque nationale, les 100 000 unités de la collection Staub comprennent environ 73 000 estampes. Ce sous-groupe inclut des vues et des panoramas, des portraits de Suisses, des représentations de costumes traditionnels suisses, de fêtes et de défilés, mais aussi des illustrations historiques et des caricatures. C’est donc un immense trésor iconographique qui est intégré au fonds de base de la Bibliothèque nationale suisse. Un trésor qui répond aux recommandations de la commission fondatrice. Ce n’est qu’en 1911 que le mandat de collecte de la bibliothèque est défini pour la première fois, dans la loi fédérale sur la Bibliothèque nationale suisse. Les Helvetica graphiques sont alors exclus. Néanmoins, la Bibliothèque nationale suisse ‒ comme on l’appelle encore aujourd’hui ‒ dispose de son Cabinet des estampes, une section qui, conformément à l’ordonnance sur la Bibliothèque nationale de 1998, continue de se consacrer au patrimoine iconographique de la Suisse, et donc implicitement à l’héritage de Friedrich Staub.

Un double héritage

L’acquisition de la collection privée Staub, qui rassemble à la fois des documents écrits et graphiques du patrimoine culturel suisse, a permis de répondre, à titre posthume, au souhait de ce philologue et bibliothécaire visionnaire. Ainsi, Friedrich Staub a marqué à double titre l’histoire de la Bibliothèque nationale suisse : d’une part en tant qu’initiateur, d’autre part – d’un point de vue matériel – grâce à sa vaste collection d’ouvrages et d’images. Celle-ci constitue le fondement de l’actuelle Bibliothèque nationale suisse, ce réservoir de connaissances riche de plusieurs millions de documents.

À gauche, un cachet de propriété de couleur bleue, composé de deux ovales bleus concentriques portant en leur centre l’inscription «F. Staub». Friedrich Staub s’en servait pour marquer ses ouvrages. À droite, un sceau également ovale, de couleur violette, qui servait de cachet de réception à l’ancienne Bibliothèque nationale.

Bibliographie et sources